
Être ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker
8,3/10
Auteurs / Autrices
Résumé
Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c’est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n’aimait pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant – sur ce point ses journaux et ses lettres sont ambigus. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907.
Avis et Commentaires
3 avisC’est un très bon roman biographique sur la vie de la peintresse Paula Modersohn-Becker qui a vécu entre l’Allemagne (Bremen) et Paris, première pintresse à peindre un autoportrait nu, à peindre un autoportrait enceinte et à peindre un autoportrait nue enceinte. Elle n’a été mère que 18 jours pourtant son œuvre est très connu pour la représentation de maternité loin, très loin, du mâle gaze dominant dans la peinture. Marie Darrieussecq lui rend un belle hommage avec une jolie écriture. Pas facile à suivre au début car le décor est maladroitement planté si on ne connaît pas ce monde, ce milieu artistique. J’étais un peu perdu. Surtout avec mes difficultés à lire les noms. Par contre une fois que c’était clair dans ma tête j’ai dévoré le livre avec le plaisir monstre d’accompagner et l’artiste et l’écrivaine. Ça me fait penser à Charlotte un peu. Avec une fin toute aussi tragique. Mais les deux femmes se ressemblent : dans leur besoin de se peindre coûte que coûte. C’est touchant. p. 94 : “L'ambre est tiède au tou-cher, au contraire du verre. « Je crois que je vis très intensément au pré-sent. » Otto, dans son journal : « Un immense sens de la couleur - mais une peinture criarde, peu harmonieuse. Elle admire les tableaux primitifs, ce qui est très mauvais pour elle - il faudrait qu'elle se concentre sur les peintures artistiques. Elle veut unir forme et couleur - aucune chance qu'elle y arrive de la façon dont elle s'y prend. l...] Les femmes ont beaucoup de mal à créer par elles-mêmes. Mme Rilke, par exemple. Elle n'a que Rodin à la bouche. »” p.116 à 118 : “Et pour avoir peint des nus, Constance Mayer, sous Napoléon, a été moquée et conspuée. On peint les femmes. « On », c'est l'universel masculin, des siècles de ce regard. Paula lit L'Œuvre de Zola au printemps 1906; dans cette fiction inspirée par Cézanne, la femme est nue, honteuse, modèle sacrifié dans l'atelier glacé : « Ce fut ainsi que Christine, décidément battue, sentit peser sur elle toute la souveraineté de l'art. » À mesure que le roman et l'âge avancent, sa chair s'amollit et son peintre de mari lui fait remarquer que « des poches se gonflent sous ses aisselles ». Quand Paula peint des nus un siècle après Constance Mayer, personne, dans son entou-rage, ne songe à lui reprocher son impudeur. Elle a pu se former à l'anatomie sans se cacher, et elle n'est pas isolée : les étudiantes des académies qu'elle fréquente, et sa contemporaine Suzanne Valadon, travaillent le nu. Mais de là à se peindre elle-même nue... * Au musée Modersohn-Becker, son musée de Brême, il y a son autoportrait le plus célèbre, celui dont on parle quand on parle d'elle. Nue jusqu'aux hanches, debout de trois quarts, grand collier d'ambre et petits seins pointus, son ventre est gonflé. Une grossesse de quatre ou cinq mois. Elle a, exceptionnellement, écrit une phrase au bas de la toile : « J'ai peint ceci à l'âge de trente ans, à l'occasion de mon sixième anniversaire de mariage, P.B. » Mais pour les dates, impossible. Le 25 mai 1906, Paula n'est pas enceinte. Un mois avant, elle est précisément en train d'expliquer à Otto qu'un enfant, pas maintenant, pas de lui. Pourtant elle entoure son ventre de ce geste protecteur et fier qu'ont beaucoup de femmes enceintes. Les Modersohn-Beckeriens, trente personnes sur cette planète, discutent pour savoir ce que ça veut dire. On évoque son alimentation. Trop de choux et de patates. L'autoportrait d'une femme ballonnée : encore un peu de potage ? Mais elle peut très bien s'imaginer enceinte. Gonflant son ventre par jeu, cambrée, nombril en avant. Pour voir. L'autoportrait comme autofiction. Elle se peint comme elle veut, et comme elle imagine : elle peint une image d'elle. Belle, joyeuse, un peu taquine. Et là, attention : c'est la première fois. La première fois qu'une femme se peint nue. Le geste de se déshabiller et de se planter devant sa toile et d'y aller, là : ceci est ma peau, je vais montrer mon ventre, et comment se modèlent mes seins et mon nombril... L'autoportrait nu d'une femme, seule à seule avec soi et l'histoire de l'art. Est-ce parce les modèles coûtent cher ? Est-ce délibéré? Cette femme saine, sportive, jolie, ronde, nudiste, allemande, aimait son corps. Se peindre nue: ce geste-là. Nul narcissisme : du travail. Tout est à faire. D'après miroir ou photo. Tout est à trouver. Je ne sais pas si elle a conscience de ça: d'être la première. En tout cas, nue, elle a toujours l'air joyeuse.”



















