La nuit remue
Lionel Jouffe a noté ★ 3/10
Henri Michaux,, 1935 L'éther L'homme a un besoin méconnu. Il a besoin de faiblesse. C'est pourquoi la continence, maladie de l'excès de force, lui est spécialement intolérable. D'une façon ou d'une autre, il lui faut être vaincu. Chacun a un Christ qui veille en soi. Au faîte de lui-même, au sommet de sa forme, l'homme cherche à être culbuté. N'y tenant plus, il part pour la guerre et la Mort le soulage enfin. C'est une illusion de croire qu'un homme disposant d'une grande force sexuelle, lui, au moins, aura le sentiment et le goût de la force. Hélas, plus vivement encore qu'un autre pressé de se débarrasser de ses forces, comme s'il était en danger d'être asphyxié par elles, il s'entoure de femmes, attendant d'elles la délivrance. En fait, il ne rêve que de dégringoler dans la faiblesse la plus entière, et de s'y exonérer de ses dernières forces et en quelque sorte de lui-même, tant il éprouve que s'il lui reste de la personnalité, c'est encore de la force dont il doit être soulagé. Or, s'il est bien probable qu'il rencontre l'amour, il est moins probable que l'ayant expérimenté, il quitte jamais ce palier pour bien longtemps. Il arrive cependant à l'un ou l'autre de vouloir perdre davantage son Je, d'aspirer à se dépouiller, à grelotter dans le vide (ou le tout). En vérité, l'homme s'embarque sur beaucoup de navires, mais c'est là qu'il veut aller. S'il s'obstine dans la continence, comment se défaire de ses forces et obtenir le calme? Excédé, il recourt à l'éther. Symbole et raccourci du départ et de l'annihilation souhaités. Là, en trois secondes, ses forces, il n'en est plus question. Et, chaque seconde il descend encore, pour atterrir à un palier incommensurablement plus bas que celui de la seconde précédente. En moins d'une demi-minute l'effondrement des réserves est total. Couché au fond d'un silo instantanément creusé à des kilomètres de profondeur dans l'écorce terrestre, il gît seul dans son tombeau profond. Là, eau battante, enfin délivré d'être le maître, le centre de commandement, l'état-major ou le subalterne, il n'est plus que la victime bruissante et répercutante. Il cesse aussi de patrouiller. Des pensées en écho déferlent en lui. Mais même à ces échos il ne peut faire face. S'il a froid, il pense aussitôt qu'il pense avoir froid, puis il se voit penser qu'il pense qu'il a froid ; à peine s'est-il émerveillé de se voir penser toute cette série qu'aussitôt il se voit s'en émerveiller, puis assiste au spectacle de se voir s'émerveiller de voir qu'il pense qu'il se voit penser qu'il a froid et ainsi toujours en retraite, jamais plus lui, mais derrière lui, à s'observer, il peut enfin se croire perdu. Mais se fractionnant à ce jeu de miroir auquel elle est si inhabituée, sa volonté rompue qui ne tient plus le coup, doit céder encore, encore, encore, laisser éclater sa maîtrise, et se ranger à n'être plus qu'un témoin, un témoin de témoin, écho sans cesse reculé d'une scène tenant en quelques secondes, qui s'éloigne à une vitesse foudroyante. La fatigue de longues journées de travail sans sommeil s'étend dans cette courte minute. L'espace et le temps se croisent d'une façon nouvelle. Plus homme ni femme, il n'est qu'un lieu. Ce lieu toutefois appréhende les bruits du dehors qui entrent dans le vide intérieur, amples et solennels. Mais l'esprit saisissant cette situation la livre immédiatement à son carambolage extra-rapide, et la course au recul reprend. S'il fait alors le projet d'expérimenter certains bruits, la prochaine fois qu'il prendra de l'éther, lui-même aussitôt en quelque sorte derrière son dos, de prendre note de cette idée de projet, d'enregistrer qu'il prend note du projet, de s'étonner de ce projet envisagé, de se prendre sur le fait de s'étonner de prendre note du projet, de se voir se voir ironiser sur le fait de s'arrêter pour voir qu'il se voit occupé à s'étonner de l'étonnement qu'il y a à former un projet dans ce moment. La série des retraites, des replis des postes d'observation de la pensée première est telle que, quoique représentant l'avenir par son contenu, et, en son passage loin d'être du passé, au contraire merveilleusement et presque excessivement actuelle, à en perdre la respiration, elle est loin d'être une compagne comme sont les pensées en général. Ici aucune possession, tous les nœuds se défont, tous les poings se desserrent. Enfin dégrisé de la vie, il gît au fond d'on ne sait quoi. Cependant, le lendemain il se sent un peu étrange. Sans même qu'on le heurte, il cède facilement le trottoir. Il a l'impression que sa garde l'a quitté, et son bouclier. (On a donc tout ça pour se protéger !) Il se sent seul, sorti de sa gaine, comme un ver, un bernard-l'hermite hors de sa carapace, se disant, un peu honteux : « Aujourd'hui, je ne serai pas courageux. Rien à faire, quoiqu'il arrive, je ne pourrai pas être courageux. » Cet état de manque de courage devrait, à la réflexion, le porter à un proche découragement ; s'il y avait une pente en lui, il roulerait, mais même au découragement il n'offre pas de pente. Il est horizontal, peu accessible aux perturbations. Il ne faudrait pas que dans son embarras, il aille s'adresser à la caféine. Développant en trombe immédiatement l'appétit sentimental, le besoin de l'« Autre », l'introuvable Autre, vous enfonçant avec sûreté et pour longtemps un cactus dans le cœur, la dangereuse caféine vous jettera de tremplin en tremplin si au-delà de vous-même, suppliant d'amour, que la femme la plus idéalement romantique aurait encore tellement à faire pour être à votre diapason que, étant le monde comme il est, vous êtes parfaitement sûr de rester seul dans ce moment où vous brûlez tellement de ne plus l'être. Ce ne sont que quelques mots sur la caféine. Que celui à qui elle convient en parle davantage. S'il était facile, une fois parti, de rebrousser chemin, soit ; mais tant s'en faut qu'on puisse rattraper la laine dévidée. Il faut récupérer au loin le fils prodigue parti pour le cercle enchanté et qui revient lourdement portant la croix. Comme on ne peut rien faire que de façon apparemment désordonnée, pour avoir à remplir les postes de quantité de tableaux, bien plus nombreux que les quelques-uns qu'on s'était proposé de remplir et dont on avait résumé l'état, indûment, en quelques mots sauteurs de difficultés, celui donc qui voulait s'en tenir strictement à l'éther dont il veut observer le théâtre en soi, laisse venir dans sa chambre une femme. Tant pis. Sans doute, il est entendu qu'elle vient pour l'éther. Mais, plus dense que le désir de l'éther pour lequel elle est venue, l'amour assoupi et plus lourd et plus épais quand il est resté longtemps endormi, lové sur lui-même, l'amour envahit l'atmosphère et réclame sa part. Ainsi s'établit le « cercle » après des années pendant lesquelles il les menaçait, les couvait d'avance. A présent, ils sont unis l'un à l'autre. Mais pourquoi ne pas faire l'essai de l'éther ensemble ? Peut-être espère-t-il secrètement (il a tant soif de l'immense) que l'éther les séparera, le jettera lui tout seul dans l'immense bouche du vide, au-delà de toute possible critique, où l'on se perd, ami ou ennemi, vide, grand autrui à qui on peut se rendre sans lâcheté, sans honte. Le tampon d'ouate est préparé, l'odeur sort du flacon débouché, sort en odeur d'éther pour elle, mais pour lui sort en couteaux tranchants, qui vont le retrancher de l'existence. Il lui donne le tampon humide. Elle s'agite longtemps. Comme c'est bizarre de prendre l'éther ainsi ! Peut-être s'imagine-t-elle que l'éther doit la rendre amoureuse. Il la regarde avec étonnement. Mais enfin l'éther établit sa domination. Il prend l'éther à son tour. Il est vite emporté. Nus, l'un contre l'autre, intrinsèquement nus, dépouillés même de leurs corps nus ; excessivement importants et royaux. Comme le monde s'éloigne, s'éloigne ! Ils s'installent dans une sorte de cave, de puits froid, hors de portée de toute investigation étrangère. Le crâne de l'un tremble, le crâne de l'autre tremble, et chacun pense et sait que le crâne de l'autre tremble. Cette fois ils sont bien seuls. Ils s'en rendent compte de façon inouïe qu'ils sont seuls, eux deux, eux seuls capables de se comprendre, unis, malgré leur nature si différente, par une identité crachée (poignante, stupéfiante similitude obtenue en quelques instants plus réels que toute leur vie), unis malgré de nombreuses années conduites de façon prodigieusement diverse et divergente, que rien ne pouvait, semble-t-il, faire aller de conserve, mais le miracle est là : le même traîneau les emporte dans le même monde perdu. Malgré son amour avoué si volontiers, il y a une heure à peine, elle-même est stupéfaite ; mais stupéfaite d'être si absolument, singulièrement, ineffablement avec lui. « Eux seuls au monde. » C'est pourtant cela même qu'elle avait dit désirer auparavant dans son langage passionné qui en voulait dire bien davantage. Maintenant recueillie, respectueuse, elle assiste, elle se trouve à l'insigne rendez-vous. Les bruits des taxis qui s'éloignent dans la nuit sont des bruits qu'on entendrait toujours... Les bruits des taxis dans la nuit s'affirment avec solennité et repartent à toute allure dans la nuit... Le petit réveil sur la table de nuit proclame avec emphase le départ des secondes, l'arrivée des secondes. Sans démenti, elles battent à l'horloge de la cathédrale de ma chambre. Tels sont les bruits dans la nuit de l'éther magnifique, jamais hésitants, toujours profondément nobles. Et telles sont les voix. Quand elle dit : « Comme on est loin de tout ! », sa parole résonne avec une étrange valeur. Une voix qui a pris l'affirmation de la trompette, qui a l'air de parler seule dans un immense théâtre, sur une grande scène, devant une énorme salle. Comme elle est ample ! On en écoute l'écho, ensuite une sorte de brume l'emporte, enfin elle disparaît. L'autre alors répond : « C'est vrai, comme on est loin ! » Et ces phrases si chargées de sens, et que chacun sait si bien être chargées de sens et uniquement pour eux, ces phrases une fois entendues, puis disparues, quand il y réfléchit (ce qu'elle fait sans doute aussi) prennent une allure si troublante d'opérette, opérette aux couplets aguicheurs sincères et idiots, tremplins de la médiocrité, parodie inouïe de l'insignifiance des conversations d'amants. Tous deux remarquent cette prodigieuse amplification de la voix, leurs répliques continuent à monter solennelles, quoique tout aussi banales, et leur stupéfaction fraternelle grandit. L'un dit une chose, l'autre allait justement dire la même chose et répète cette même chose. Il semble qu'il était impossible de parler autrement. On est strictement jumeaux. Se distinguer, on n'y songe plus. Identité ! Identité ! Si on faisait pour l'éther le dixième de la réclame qu'on fait à l'amour, le monde entier bientôt s'y adonnerait. C'est ce qu'on se figure, la première fois. Erreur cependant. Ce qui compte en tout c'est la virginité. Qui ne connaît ces morphinomanes invétérés, aux traits fripés, vieilles maquerelles de la drogue, à l'orgueil invétéré, qui n'offrent plus à la drogue qu'une carcasse endormie, comme des grues qui ne savent plus rien de l'amour. La première fois qu'on offre sa santé, sa force, son âme ignorante à l'amour ou à l'éther, quelle résonance profonde, mystérieuse ! Cela seul compte, cette rencontre... Quand un être faible succombe, qui s'en aperçoit ? Mais, quand un être fort succombe, le spectacle est inouï. Ce qui arrive la première fois qu'on prend de l'éther. Mais petit à petit, quoique la jouissance doive être presque la même, on la circonscrit de plus en plus étroitement grâce à son sens critique grandissant, perdant de la sorte, à faire le malin, le profit des grandes ondulations de l'être. On en arrive de la sorte à n'accorder de valeur qu'aux quelques secousses de la jouissance, à les isoler comme résistant à la critique, mais tout le reste on y intervient. Si déjà l'amour paraît désespérément le même, le fît-on avec des femmes de toutes les races du monde, l'éther où l'on ne rencontre que le vide est décourageant. La résistance dans le cerveau une fois installée, mieux vaut dire « adieu » à l'éther. Qu'est-ce que le cerveau ne tue pas ? On se le demande vraiment. Mais ne nous impatientons pas. Laissons passer une semaine ou deux. Qui sait ? Cette magie unique n'a pas pu se changer déjà en vieil habit. Et en effet, le délai passé, on le retrouve avec son air spécial et de nulle part. J'ai fait une expérience. La voici : comme ce sont les bruits qui ont la plus grande importance dans l'ivresse éthérée (les gestes un peu aussi ; au fort de l'ivresse si vous faites de la lumière, et que vous promeniez les regards autour de vous dans la chambre ou sur les images d'une revue illustrée tout est sensiblement pareil, on y prend un intérêt à peine moindre ; il faut éteindre pour que la révélation de l'éther s'accomplisse), je préparai quelques disques, en mis un sur le phonographe, pris de l'éther et éteignis. Le disque reproduisait la voix de Marianne Oswald chantant une chanson moderne, Sourabaya Johnny. D'abord rien de changé. J'aspirai davantage. Et tout à coup sa voix entra dans la chambre, exprimant enfin pour de bon la vérité de son amour malheureux et qui en valait la peine, qui s'adressait à moi, que je devais comprendre. Le morceau suivit son développement sans se presser, avec un accent extraordinaire. Quoique ce disque d'un petit format ne soit pas bien long, il mit un temps considérable à se laisser parcourir en entier par l'aiguille, temps qui me permit de passer par divers états. Je repris de l'éther et m'apprêtai à entendre un disque de M. de Falla. Ce n'était pas bien choisi sans doute, car ce morceau n'est pas bien émouvant, mais j'ai peu de disques de musique européenne. Tout un temps s'écoula, me sembla-t-il, son mouvement me parut normal, un peu vif même pour l'état d'esprit où je me trouvais. J'aspirai violemment l'éther et alors la jouissance éthérée se produisit analogue à la jouissance amoureuse, pour ce qui est des saccades en escalier qui durent quelques secondes. Dans ces moments la musique pourtant vive paraissait à l'ancre, comme si tous les musiciens, les yeux sur le chef d'orchestre, attendaient pour reprendre à la vitesse normale que le monsieur prenant de l'éther revînt à son état ordinaire. Ces secousses1 eurent lieu distinctement quatre fois et en tourbillons plus de douze fois, à me faire trembler le crâne, en le forant, peut-être même plus de douze fois, c'est-à-dire, comme on voit, sensiblement plus qu'on ne peut en espérer de l'amour, et sans une fatigue, le lendemain, qui y corresponde. Dans le disque suivant, un disque chinois, les secousses furent pareilles, obligeant cette musique qui m'est toujours si proche à faire halte près de moi jusqu'à ce que je sois « remis ». Les lendemains de l'éther sont bien étranges. On sort dans la rue et ce n'est pas la nourriture qui vous soutient, même si vous venez d'en prendre, mais plutôt le printemps, un printemps général ressuscité pour vous, hors de saison. La figure lavée à la fraîcheur de je ne sais quel torrent glacé. Une sorte de virginité étonnée se lit, dans vos yeux surtout (et pourtant ça provient de l'ouïe). C'est comme si on entendait pour la première fois de sa vie. L'occiput ne s'est pas encore rempli. On voit avec étonnement et naïveté et sans y intervenir le moins du monde mentalement, ce monde agité et exorbitant, sa dureté, sa résistance, son manque de flexibilité, ces kilos et tonnes en mouvement. Avec un air vraisemblablement angélique on songe avec nostalgie à la patrie qu'on vient de quitter, à sa noble pauvreté, à ses immenses espaces sans rien d'autre que quelques bruits communs, vedettes extraordinaires. Mais enfin quelques arcades se reforment en soi, la tête se remplit et sous-tend intérieurement de pensées et d'une autre force plus magnétique, le spectacle de ce monde ; vous voilà relancé, « remis en selle ». L'éther et l'amour sont deux tentations et deux attentats de l'homme contre le temps. Le temps est chassé durant les saccades de la jouissance. La série précédente est coupée, on peut donc recommencer à compter à partir de 1 L'homme ne supporte pas le Temps. Heureusement il n'a pas, toute sa vie, à supporter sa vie. Ce serait intolérable. Il vit à la journée, ou bien il vit une double journée ou une triple, une quadruple, mais alors excédé, distendu à l'excès par cette centaine d'heures où les impressions s'accumulent et se groupent sans jamais s'enfoncer pour de bon, il aspire furieusement à jeter sa vie dans une voie de garage, à une catastrophe au besoin. Dans ces moments un boxeur qui le mettrait knock-out lui ferait du bien. C'est pourquoi il rompt sa continence ; ne pouvant supporter le Temps. Combien plus développé et à la suite est le temps pour qui n'a pas à manger. Après les quelques crampes du premier jour, parfois du deuxième aussi (maigre distraction), il ne vient plus que du temps. Interminable journée ! Le lendemain recommence la même journée, le surlendemain la même encore, le jour d'après l'interminable journée se poursuit. Les forces décroissantes, de plus en plus détachées de tout, ne subsistent que pour se vouer bien malgré elles au cauchemar de la contemplation de l'écoulement lent du Temps. Avec si peu de conviction qu'on reprenne l'usage de l'éther, le cœur sec désespérément et l'esprit tourné à la critique, il y a un moment qui triomphe de l'attention : celui de la jouissance en cascade. C'est la culbute. Si souvent qu'on refasse l'expérience, ce sera toujours la culbute. Toujours ces idées à la mitrailleuse, en écho, dépassent l'attente. Jamais on n'y est préparé. Cette trémulation de l'esprit reste entièrement « l'aventure ». Les personnes sur le point de se noyer présentent cette rapidité de la pensée qui leur fait parcourir d'immenses panoramas, presque leur vie entière. On ne peut songer sans effroi au cas d'un homme qui se serait noyé sept fois, et autant de fois aurait été sauvé. Avec une sorte de terreur, il remarquerait cette éternelle nouveauté de l'agonie, cette soudaine accélération à quoi on n'est jamais préparé. Chaque fois, il prendrait des résolutions pour le cas où il reviendrait à la vie ; chaque fois, il remarquerait qu'il n'est pas en règle et sept fois, agoniserait sans la huitième fois agoniser convenablement. Cette impression qu'on a dans la jouissance éthérée est la plus aiguë, la plus constante, la plus inquiétante (pour ne pas dire qu'elle dégoûte de tout). —— Une vie de chien Je me couche toujours très tôt et fourbu, et cependant on ne relève aucun travail fatigant dans ma journée. Possible qu'on ne relève rien. Mais moi, ce qui m'étonne, c'est que je puisse tenir bon jusqu'au soir, et que je ne sois pas obligé d'aller me coucher dès les quatre heures de l'après-midi. Ce qui me fatigue ainsi ce sont mes interventions continuelles. J'ai déjà dit que dans la rue je me battais avec tout le monde; je gifle l'un, je prends les seins aux femmes, et me servant de mon pied comme d'un tentacule, je mets la panique dans les voitures du Métropolitain. Quant aux livres, ils me harassent par-dessus tout. Je ne laisse pas un mot dans son sens ni même dans sa forme. Je l'attrape et, après quelques efforts, je le déracine et le détourne définitivement du troupeau de l'auteur. Dans un chapitre vous avez tout de suite des milliers de phrases et il faut que je les sabote toutes. Cela m'est nécessaire. Parfois, certains mots restent comme des tours. Je dois m'y prendre à plusieurs reprises et, déjà bien avant dans mes dévastations, tout à coup au détour d'une idée, je revois cette tour. Je ne l'avais donc pas assez abattue, je dois revenir en arrière et lui trouver son poison, et je passe ainsi un temps interminable. Et le livre lu en entier, je me lamente, car je n'ai rien compris... naturellement. N'ai pu me grossir de rien. Je reste maigre et sec. Je pensais, n'est-ce pas, que quand j'aurais tout détruit, j'aurais de l'équilibre. Possible. Mais cela tarde, cela tarde bien.