Lucas Blandinières rated ★ 6/10
Keoma me laisse un sentiment assez mitigé parce qu’il y a des choses assez fascinantes dedans, mais aussi plusieurs défauts qui cassent par moments l’expérience. Franco Nero est d’abord hyper convaincant dans ce rôle de héros froid, mutique et presque spectral. Il dégage quelque chose de très sombre mais reste extrêmement efficace dans l’action. Plus le récit avance, plus son personnage prend une dimension quasi mystique, comme une sorte de réincarnation christique venant sauver une ville et régler un passé familial empoisonné. L’atmosphère du film est probablement ce qui m’a le plus marqué. On est constamment dans quelque chose qui tient presque du cauchemar ou de l’hallucination. Cette ville pestiférée, boueuse, en décomposition, les morts qui semblent hanter le récit, toute la symbolique chrétienne autour de Keoma, le film crée une ambiance très étrange et vraiment unique. Et cette noirceur est parfois contrebalancée par de magnifiques plans larges des grands espaces dans la pure tradition du western classique. Le montage participe énormément à cette sensation bizarre. Il est parfois presque bordélique, mais volontairement. Le surdécoupage, les ralentis, les plans de coupe donnent au film un aspect très fiévreux et mystique. Ça renforce cette impression de récit vécu à travers une mémoire traumatique ou un délire halluciné. La musique participe aussi énormément à l’identité très particulière du film. Ce thème principal de Keoma, avec cette voix féminine puissante et presque hantée, donne une singularité immédiate à l’œuvre. C’est assez étrange et déroutant au départ, mais ça finit par renforcer totalement l’aspect mystique et crépusculaire du récit. Il y a aussi une vraie dimension crépusculaire qui traverse tout le film et qui le rend encore plus intéressant replacé dans son contexte. Keoma sort en 1976, à un moment où le western italien est déjà en train de mourir. Les grands réalisateurs se sont tournés vers autre chose, le public se lasse, et le genre vit clairement ses dernières heures. Du coup, on a l’impression que Enzo G. Castellari met consciemment en scène l’enterrement du genre. Dans ce prolongement, le choix de Franco Nero en personnage principal est très parlant. Il est une des grandes figures du western italien, et ici son personnage apparaît complètement anachronique, comme un homme qui ne reconnaît plus le monde dans lequel il a grandi. Tout autour de lui semble en décomposition : la ville, la famille, les valeurs, le genre lui-même. Keoma ne peut pas vraiment se projeter dans l’avenir, il appartient déjà au passé. Le film lui offre alors une ultime mission avant de le faire quitter définitivement la scène dans cette dernière image très symbolique. Elle rappelle d’ailleurs le final de The Searchers de John Ford, qui travaillait déjà cette idée du héros de western devenu inadapté à l’évolution du monde. On retrouve aussi d’autres influences beaucoup plus claires dans le film. D’abord Django de Sergio Corbucci dans l’ambiance générale et dans la manière dont Franco Nero est utilisé comme figure presque mythologique. Mais aussi un lien évident avec le cinéma de Sam Peckinpah, en particulier The Wild Bunch, dans la mise en scène des gunfights et cette idée de grande purge finale ultra spectaculaire où le montage et la violence deviennent presque opératiques. Là où le film me convainc beaucoup moins, c’est dans son écriture des dialogues. Il y a souvent une tendance à trop expliquer les émotions ou les intentions des personnages de manière assez lourde. Beaucoup de scènes auraient gagné en puissance avec davantage de silences, de regards ou de non-dits. Même problème avec les nombreux flashbacks de l’enfance de Keoma : l’idée est bonne, mais ils sont trop longs et trop détaillés. Quelques images brèves et parasitaires auraient suffi à faire comprendre le traumatisme tout en renforçant encore davantage le côté mystique et cauchemardesque du film. Ça reste malgré tout un film vraiment singulier, sorte de testament de la période western du cinéma italien, mais maladroit dans certains choix.
Synopsis
Half-breed Keoma returns to his border hometown after service in the Civil War and finds it under the control of Caldwell, an ex-Confederate raider, and his vicious gang of thugs. To make matters worse, Keoma's three half-brothers have joined forces with Caldwell, and make it painfully clear that his return is an unwelcome one. Determined to break Caldwell and his brothers' grip on the town, Keoma partners with his father's former ranch hand to exact violent revenge.










