Lucas Blandinières rated ★ 8/10
Dong Yue, armé d’une maîtrise visuelle époustouflante, nous perd volontairement dans un récit qui passe du thriller au drame tout en traitant l’évolution économique récente de la Chine. Le film frappe fort dès ses premières minutes avec ce raccord entre 1997 et 2008 : le même homme, dans la même rue, se regarde à plus de dix ans d’écart alors que toute son existence a basculé entre temps. C’est une idée de mise en scène brillante, très fluide, qui installe immédiatement le ton mélancolique et fataliste du récit. Le début laisse penser à un thriller autour d’un tueur en série, mais le rythme progressif et prenant d’une enquête en cours se casse rapidement. L’enquête continue d’exister mais cesse peu à peu d’être le véritable centre du film. Le récit dérive progressivement vers quelque chose de plus social et intime, un drame existentiel où l’affaire criminelle devient surtout une toile de fond. Dans cette logique, le personnage principal concentre énormément des enjeux du film. C’est un homme extrêmement investi dans son travail, convaincu que son sérieux et ses compétences suffiront à lui offrir une forme d’ascension ou de reconnaissance. Il croit encore à l’idée qu’en travaillant dur il pourra s’extraire de sa condition. Mais le film montre au contraire qu’il est déjà condamné par sa place dans le système social et industriel. L’affiche résume d’ailleurs parfaitement cette idée : au milieu d’une foule d’ouvriers anonymes vêtus des mêmes imperméables, il est le seul tourné vers nous, persuadé d’être différent, alors qu’il reste malgré tout prisonnier du même monde que les autres. L’atmosphère du film est absolument grandiose. Tout est froid, humide, funèbre. La pluie, la boue, le brouillard et les décors industriels écrasent constamment les personnages. Visuellement, c’est un travail de très haut niveau. La photographie et les couleurs sont d’une maîtrise parfaite et chaque plan semble pensé pour renforcer ce sentiment morose de déclin industriel et de mélancolie permanente. Les influences sautent aussi assez vite aux yeux. Impossible de ne pas penser à Memories of Murder avec ce récit de tueur de femmes dans un environnement industriel pluvieux où l’enquête s’enlise progressivement. Mais le film m’a aussi beaucoup évoqué The Deer Hunter dans son regard sur la sidérurgie, la transformation industrielle et la fin d’un monde ouvrier. Comme chez Michael Cimino, l’usine apparaît ici à la fois comme un monstre oppressant et comme le cœur vital d’une communauté entière. La séquence de poursuite à l’intérieur de l’usine est d’ailleurs une de celles qui m’ont le plus marqué. Ce gigantesque labyrinthe métallique, traversé sous la pluie et dans une lumière grise, devient un décor à la fois complètement fascinant et terrifiant. Un des thèmes central qui infuse le film est ce regard sur la Chine de la fin des années 90, au moment où le pays bascule économiquement et industriellement. On ressent constamment ce sentiment de fin de cycle : les licenciements, les restructurations, la disparition progressive d’un monde ouvrier entier au profit d’une logique capitaliste plus froide et impersonnelle. Cette logique se lie donc parfaitement au destin du personnage, lui aussi avalé et détruit par le système. Le final est particulièrement troublant. Il est à la fois confus, contradictoire et extrêmement puissant émotionnellement. On ne sait jamais vraiment jusqu’où le personnage a fantasmé son récit, s’il s’est perdu psychologiquement dans cette enquête ou même s’il possède un lien plus profond avec les crimes. Mais ce flou fonctionne justement parce qu’il traduit avant tout son état intérieur : celui d’un homme coupé du monde pendant une décennie, qui a tout perdu, désormais incapable de suivre la mutation du monde autour de lui et figé dans une existence vide et déconnectée du présent. Et cette pluie incessante qui finit par laisser place à la neige renforce encore davantage cette sensation de monde éteint. Même sans grande connaissance de la culture chinoise ou de l’histoire sociale de cette période, le film reste extrêmement puissant. Je passe sûrement à côté de certaines choses mais cela n’empêche absolument pas d’être happé par cette atmosphère et par la tragédie silencieuse de son personnage principal.
Synopsis
Yu, a self-assured factory guard, fancies himself a detective and begins poking his nose into a murder investigation.
