Les charognards
Lucas Blandinières rated ★ 8/10
The Hunting Party est un western profondément dérangeant, presque hostile dans sa manière de traiter la violence et la morale. Don Medford y propose une œuvre radicale, qui pousse assez loin la déconstruction morale du genre pour plonger dans une brutalité sèche et parfois difficilement soutenable. D’abord, il faut parler de cette violence. Le film est d’une dureté rare pour son époque. C’est frontal, ultra détaillé, presque clinique et on sent la volonté d’aller encore plus loin dans le travail sur la violence graphique qu’a amorcé Sam Peckinpah deux ans auparavant avec The Wild Bunch. Les coups de feu sont assourdissants, les morts brutales, et certaines séquences, notamment de violence sexuelle, franchissent un cap qui rend l’expérience réellement inconfortable. On n’est pas dans une violence stylisée ou spectaculaire, mais dans quelque chose de cru, de pesant. Mais là où le film devient vraiment fascinant, c’est dans son refus total d’offrir un point d’ancrage moral. Dans un récit classique de vengeance ou de traque, le spectateur sait instinctivement de quel côté se placer. Ici, ce repère disparaît immédiatement. Le personnage de Gene Hackman incarne un riche propriétaire violent et profondément antipathique, lui-même immoral dans son traitement des femmes. Sa quête n’a rien d’héroïque : il ne cherche pas réellement à sauver son épouse, mais à assouvir son orgueil blessé en traquant et éliminant un à un ceux qui l’ont humilié. La “chasse” devient alors un jeu cruel, presque ludique pour lui et ses hommes, une idée parfaitement résumée par le titre du film. On pourrait alors être tenté de se raccrocher au personnage de Oliver Reed, plus charismatique, presque jovial dans sa marginalité. Mais là encore, le film détruit toute possibilité d’identification. Le viol qu’il commet sur Melissa le rend immédiatement indéfendable. Le spectateur est donc condamné à errer dans cette zone grise, sans jamais pouvoir se raccrocher à une figure “juste”. Reste le personnage de Candice Bergen, qui aurait pu constituer ce point d’équilibre. Mais c’est là que le film montre ses limites. L’écriture de son personnage est très problématique, notamment dans la manière dont est suggérée une forme d’attachement envers son ravisseur. Cette idée de syndrome de Stockholm après un viol, paraît non seulement peu crédible mais aussi assez irresponsable de la part de l’auteur. Cela affaiblit une partie de la portée émotionnelle du récit et empêche toute véritable construction d’une relation sincère entre Melissa et Frank. Malgré cette grave faute d’écriture, le film reste extrêmement puissant dans ce qu’il propose. Cette absence totale de repère moral crée une tension constante, presque étouffante. On sent dès le départ que tout est voué à mal finir, que cette traque ne peut mener qu’à la destruction. Une ombre de mort plane en permanence au-dessus des personnages, et le récit avance avec une forme de fatalisme implacable. Le casting participe énormément à cette réussite. Hackman, Reed et Bergen forment un trio central solide, chacun incarnant à sa manière une facette de cette violence et de cette ambiguïté morale. Et le final vient parfaitement conclure cette logique : une fin brutale, nihiliste, où les protagonistes disparaissent violemment au milieu du désert, oubliés de tous, comme si au fond, aucun d’entre eux ne méritait réellement d’échapper à cette issue.